Ne plus être le produit

from Codice and Circenses

Aug 17, 2016, 12:00:00 AM
Posted on August 17, 2016 by Nicolas Biri

Aujourd’hui, sur ma timeline twitter, a circulé un article de la quadrature intitulé “Si vous êtes le produit, ce n’est pas gratuit”. Je suis très souvent critique sur la forme des prises de positions de la quadrature, que je trouve trop souvent enfermée dans une opposition caricaturale. Cet article est pire, car il est rempli d’arguments que je trouve, faux, injustes et mensongers. Du coup, je prends le temps d’expliquer pourquoi.

Le modèle commercial “gratuit”

La premier partie, très juste, critique le mantra “si c’est gratuit, c’est vous le produit” et propose d’y substituer le plus juste “si vous êtes le produit, ce n’est pas gratuit”.

Jusque là, tout va bien.

Et là, à peine plus loin, on commence à s’éloigner de ce que je juge pertinent :

vous acceptez des contrats d’utilisation léonins qui font de vous une main d’œuvre sans droit ni titre, vous acceptez d’être pistés, tracés, traqués pour que le client final (généralement une régie publicitaire) sache tout de vous pour mieux vous cibler.

Le choix du vocabulaire fait tout pour placer le consommateur de services monétisant le contenu de ses utilisateurs et vivant de la publicité comme une victime. Je comprends que l’on rappelle quel est le mode de fonctionnement de ces sociétés, la limitation des droits que le contrat d’utilisation implique.

Il est toutefois important de rappeler que beaucoup, en conscience, acceptent ces contraintes. Parce qu’ils estiment que la contrepartie fait que l’accord est bon. Prenons mon cas, je suis un gros utilisateur de Twitter, service commercial qui utilise le contenu que je publie pour déterminer quelles publicités je peux publier et qui a droit de vie et de mort sur mon compte. Je le sais et je l’accepte. Et je ne me sens ni traqué, ni ciblé, ni signataire d’un contrat léonins.

Il y a, chez les défenseurs des libertés, une volonté de convaincre les gens qu’il ne faut pas utiliser ces services qui m’a toujours gêné.

L’escroquerie de l’accusation de vol

Continuons avec une instance de service qui monétise les données de ses utilisateurs avec l’exemple de uacebook. Je me permets de recopier complètement le passage concerné :

Dans une conférence d’il y a longtemps, j’expliquais que Facebook était le plus grand voleur que je connaisse. Pour résumer : Facebook publie vos contenus (sans vous payer) pour attirer du public vers les écrans de publicité qu’il vend. Il revend (sans les payer) vos données personnelles à ses clients (les régies publicitaires) pour qu’elles puissent mieux vous cibler. Puis il vous propose – à vous – de payer pour que vos contenus soient plus visibles que les autres (et donc pour attirer plus de visiteurs vers les écrans de pub de ses clients), avant finalement de vous proposer d’acheter ses actions pour espérer enfin toucher une part du fric que votre travail rapporte.

C’est là que je me suis dit que non, jamais je ne pourrais supporter la quadrature. Je n’aime pas Facebook, j’y ai un compte dormant mais j’utilise très peu le service. Pourtant, je peux affirmer sans crainte que tout ce passage est la charge la plus honteuse et malhonnête que j’ai pu lire sur ce service. Détaillons.

  • Facebook publie vos > contenus (sans vous payer) pour attirer du public vers les écrans de publicité qu’il vend. : Oui, Facebook ne vous paye pas. Facebook vous rend un service qu’il paye avec la publicité. Ce service est de vous permettre de publier votre contenu et de le rendre disponible à vos contacts. Si vous jugez que ce service n’en vaut pas la peine, libre à vous de vous en passer.
  • Il revend (sans les payer) vos données personnelles à ses clients (les régies publicitaires) pour qu’elles puissent mieux vous cibler. Oui. ça fait partie là aussi de la contrepartie pour le service rendu.
  • Il vous propose – à vous – de payer pour que vos contenus soient plus visibles que les autres. Si vous payez, c’est soit que vous estimez que votre contenu est tellement intéressant qu’il doit être visible, soit que vous espérez que ça soit rentable pour vous. Dans tous les cas, si vous décidez de donner votre argent à Facebook, c’est que la contrepartie vous semble intéressante. On est loin du vol.

Bref, parce que l’auteur ne juge pas le service intéressant par rapport ses exigences et attentes, Facebook est un voleur, le plus grand voleur. J’ai pour ma part l’impression que la contrepartie offerte par Facebook est plus intéressante que celle offerte dans toutes les histoires de vol que j’ai entendu.

Et vous en redemandez. Il est toujours bon de souligner les phrases anodines qui tentent de prendre l’ascendant sur le lecteur : si vous utilisez un service qui vous vole, vous n’êtes pas bien malin.

L’injustice des mesures anti-blocage

Si on parle de Facebook, ce n’est pas juste pour vomir sur leur service, c’est également pour dénoncer les mesures anti-adblock prisent par le site : Facebook a visiblement depuis quelques temps modifier son code pour passer aux travers des filtres des bloqueurs de publicité.

Visiblement c’est choquant. Très. Plus que l’existence de logiciel qui bloquent la publicité. Laissons de coté pour le moment ce que je pense de la publicité sur internet. Si on trouve normal que les gens essaient de ne pas afficher les publicités, ne doit-on pas trouver également normal que les sites dont c’est le fond de commerce essaient d’être plus malin qu’eux ? Je dirais que si, mais je ne suis pas un expert des libertés (car visiblement, c’est de ça dont il s’agit.)

Ce préambule mis en place, regardons ce que l’article nous dit du modèle de la publicité sur internet. Elle est devenue envahissante au point d’avoir suscité l’émergence des dits ad-blockers. C’est un point de vue. On peut aussi juger que ce qui a popularisé les ad-blockers, c’est la volonté de continuer à utiliser des sites dont on ne supportait pas la logique commerciale. Le dire comme ça, c’est malheureusement culpabiliser l’utilisateur plutôt que le site et ça ne nous arrange pas. C’est donc mal.

le modèle économique « publicité contre fausse gratuité » est devenu tel qu’il remet en cause un tas de libertés fondamentales. Et c’est reparti.

La liberté d’expression (il faut que l’espace publicitaire reste assez propre pour attirer les annonceurs, cachez ce sein qu’ils ne sauraient voir). Alors autant je trouve la censure de Facebook, entre autres, ridicule, autant y associer la liberté d’expression me troue le cul. Donc non, on ne publie pas sur un site tiers ce qu’on veut, ça fait là aussi partie du compromis que l’on accepte en utilisant le service. Oui, je trouve honteux que Facebook soit choqué par l’érotisme. Mais je le sais, c’est connu et ce n’est pas une putain d’entrave à la liberté d’expression. Un nichon qui est censuré par facebook aura sa place dans plein d’autres endroit du web. Je trouve également cocasse d’estimer que ne pas pouvoir publier sur Facebook est synonyme d’entrave à la liberté d’expression, c’est donner beaucoup de pouvoir à un site qui est le plus grand des voleurs.

Les ad-blocks et la pause pipi

Le coup de grâce, dans ce tombereau d’inepties, vient quand on finit par comparer un ad-blocker à une pause pipi devant la télé. Pas le pire, certes, mais la fatigue aidant, un argument à la con en plus passe mal. Il s’agit tout d’abord de comparer internent, un média essentiellement écrit (surtout avec l’exemple cité de Facebook), à un média exclusivement vidéo. Ensuite, quand vous allez aux toilettes, la publicité passe quand même, pas quand vous la bloquez. Enfin, la télévision à plein d’astuces pour vous incitez à regarder la publicité (coupure avant un moment crucial, mini pause par exemple.) Il n’y a pas de comparaison sur internet… Ah si, contourner l’ad-blocker, cette idée même qui choque l’auteur.

Ma relation à la publicité sur internet

Je n’utilise plus d’ad-blocker depuis plusieurs années, j’utilise uniquement un tracker (ghostery), pour éviter aux sites de me pister.

Je n’utilise pas d’ad-blocker parce que j’estime que si je visite un site, je me dois d’accepter le contrat implicite qui me lie à ce site. De plus, cela à un gros avantage : si un site place trop de publicité, je m’en rends compte et j’arrête de m’y rendre. C’est la façon la plus saine pour ne pas encourager des pratiques commerciales qu’on désapprouve.

En revanche, j’utilise un outil anti-tracking car si j’accepte le contrat implicite qui me lie au site que je visite, je refuse d’accepter celui des sites qu’il intègre si je ne décide pas explicitement de les visiter.

Il est peut-être important vu la teneur de ce qui précède de bien souligner qu’il s’agit de ma façon d’interagir, pas de ce que j’estime nécessaire que tout le monde fasse.