Le logo avec un manchot, une marmotte et un gnou dormant sur l’herbe, c’est elle.

Aryeom est dessinatrice et réalisatrice de films d’animation et c’est l’une des premières personnes auxquelles j’ai pensé pour ces entretiens.

On lui doit un certain nombre d’améliorations de Gimp. Et même si on parle beaucoup de Gimp, on découvrira dans cette interview les autres logiciels qu’elle utilise. On y parlera aussi de marmottes, de tablette graphique, de licences et de langues. En effet, Aryeom est coréenne et le français, ni l’anglais ne sont ses langues maternelles et elle mérite un énorme remerciement pour cet entretien où certaines questions n’étaient peut-être pas si évidentes.

Logo du site dessiné par Aryeom

Il se trouve que, si tout va bien, cette interview est la première d’une petite série où le logiciel Gimp tient une place significative. Mais, ne divulgâchons rien.

Sommaire

Pour commencer, une question qu’un anglophone poserait sûrement : commence se prononce ton prénom ?

aˑɾjʌm Hahaha :D

Ce n’est pas exact, car il n’y a pas de voix coréenne dans la liste mais c’est le plus proche.

Les outils, Gimp et Blender

Sur quels outils as-tu été formée en tant que réalisatrice de films d’animation ?

J’ai été formée avec des outils propriétaires. Photoshop, Illustrator, Flash, After Effects, Première, Maya, 3Ds Max, etc. Ceux que j’ai le plus utilisés sont Photoshop, After Effects et Première.

Est-ce que cela a été difficile de changer d’outils notamment pour passer à GIMP et Blender ? Pour quelles raisons as-tu changé de logiciels ?

Au début, je n’étais pas habituée c’était difficile mais maintenant, c’est plus confortable. En plus GIMP n’était pas assez stable quand j’ai commencé à l’utiliser, mais depuis le logiciel a beaucoup évolué et est maintenant très stable. J’utilisais les logiciels propriétaires surtout par habitude. Mais je cherchais toujours les alternatives. Ce qui m’a plu dans le logiciel libre, c’est la philosophie avec un focus sur la liberté.

Puis, quand Jehan a commencé à corriger des bugs pour mon usage, cela m’a vraiment permis de franchir le pas.

Quels sont les points forts de GIMP, outre le fait qu’il s’agit d’un logiciel libre ? Quels sont ses points faibles ?

Les points forts : je peux personnaliser. Particulièrement, les options de dynamiques de brosses sont très intéressantes. Et je peux changer les raccourcis avec presque n’importe quelle touche de clavier. Par exemple, j’ai changé de ctrl+z à juste z pour annuler. Ce n’était pas possible avec Photoshop. Et on peut tout le temps discuter avec les développeurs. Bien sûr, ça ne veut pas dire qu’ils vont implémenter n’importe quelle idée.

Les points faibles : c’est pareil que les points forts, parfois il y a trop de choix et d’options. Donc si je ne cherche pas bien, je peux ne pas trouver l’option qui me convient. En plus, c’est plus mon point faible que celui de GIMP, si vous ne connaissez pas bien l’anglais, c’est dur de chercher des informations sur GIMP. Il y a peu d’informations utiles en coréen.

Quels sont les points forts de Blender, outre le fait qu’il s’agit d’un logiciel libre ? Quels sont ses points faibles ?

Je ne connais pas assez pour donner des détails. J’utilise Blender mais en ce moment c’est plus de 90 % sur la partie Video Sequence Editor (VSE). Mais j’ai vu des œuvres magnifiques qui sont faites avec Blender. Donc je n’ai pas même l’ombre d’un doute sur le fait que c’est un outil très puissant pour la 3D et, depuis récemment, pour la 2D aussi. Il y a cet outil qui s’appelle le grease pencil1. Moi, j’utilise VSE pour le montage. Et malheureusement, je pense que VSE est une partie moins puissante dans Blender ou bien que les développeurs de Blender ont d’autres besoins. Ce n’est malheureusement pas le logiciel de montage idéal pour mon cas d’usage. Il y a beaucoup de mises à jour dernièrement, mais malgré cela, j’ai l’impression que ce n’est pas adapté à mon usage. Et aussi je dois sûrement étudier plus, car il est possible que je ne connaisse pas toutes les fonctionnalités. Souvent j’ai été bloquée parce que je ne savais pas qu’une fonction dont j’avais besoin existait déjà…

Contribution à GIMP

En tant, notamment, que contributrice de GIMP qu’as-tu apporté au logiciel ? As-tu rencontré des difficultés pour présenter tes suggestions (par exemple, des difficultés pour expliquer telle ou telle fonctionnalité et pourquoi elle est nécessaire) ?

Quelques icônes, des brosses marrantes, la dynamique pression taille, des petites BD pour illustrer les annonces officielles sur gimp.org, une page 404 animée. J’aide aussi à améliorer les options par défaut, et surtout je teste, rapporte les bugs, aide à débugger ou améliorer des fonctionnalités parce que j’utilise GIMP constamment et j’ai conçu ou aidé à concevoir quelques fonctionnalités de GIMP. Sélection de calque directement sur le canevas, multi sélection de calques, le coloriage par détection de lignes, notre travail en cours sur l’animation dans GIMP…

Pour mes suggestions, normalement, je parle directement à un développeur qui est toujours à côté de moi. Haha. Pour ça, c’est plus facile de montrer quels sont les problèmes. Trouver les problèmes n’est pas le plus difficile. Ce qui est le plus difficile est de concevoir des solutions génériques qui sont utiles à tout le monde, et pas juste à moi. Cela demande beaucoup de travail pour la conception des fonctionnalités.

GIMP et le milieu professionnel

Comment sont accueillis les projets de formation à des logiciels libres dans ton secteur ? Est-ce que les gens trouvent ça bien, sont sceptiques, rejettent l’idée même ? Sur quel système d’exploitation se passent le plus généralement ces formations ?

Je donne quelques fois des cours universitaires avec GIMP depuis quelques années, mais la formation n’est pas ma spécialité, donc je ne sais pas très bien. Justement, j’ai vu qu’il y a beaucoup de cours et projets 3D en blender, mais pour la 2D, j’entends surtout parler de cours qui utilisent des logiciels propriétaires.

Cependant, en donnant mes cours à l’université, j’ai vu que des étudiants connaissent et utilisent un peu les logiciels libres de graphisme 2D.

Est-ce que, dans ta pratique professionnelle, GIMP est vu comme un outil professionnel ? Faut-il passer du temps à convaincre tes interlocuteurs de ses capacités ?

Cela peut dépendre du contrat et de ce que le client veut, mais en gros pour un client, le projet se termine quand il a un fichier d’export final. Personnellement si le client le souhaite, je peux lui fournir les sources de travail (fichier xcf). Mais en général, dans le graphisme professionnel, puisque cela fonctionne en licences d’usage, il est rare de donner les fichiers sources sans conditions. Cela signifie que le format utilisé dans du travail en cours, xcf ou psd, importe rarement. Les clients ont besoin de formats finaux spécifiques, fichiers images ou vidéos, donc en fait, on a rarement cette discussion. Bien sûr c’est différent si on s’insère dans un projet plus gros et qu’il faut des formats intermédiaires donnés pour travailler avec d’autres personnes qui sont sur des logiciels spécifiques.

Chaque client a des demandes différentes. En fonction de la demande, on va choisir ses outils en fonction des fonctionnalités nécessaires. En fait sur certains projets, on peut même utiliser des logiciels bien plus simples que GIMP et on peut tout à fait avoir un rendu professionnel, du moment que le format final correspond à la demande.

Ainsi sans même avoir besoin d’en discuter, il n’y a pas de doutes que GIMP est tout à fait à un niveau professionnel. Si un client n’est pas content du résultat, ce serait probablement plus un problème dû à mon travail ou à ma compréhension de la demande qu’un problème de logiciel. Bien sûr, hormis si la demande du client requiert spécifiquement le format d’un logiciel particulier.

Les tablettes graphiques

Quels outils utilises-tu et recommanderais-tu à des graphistes, des dessinateurs, ou tout autre professionnel de ces secteurs qui voudraient travailler uniquement sur des logiciels libres, qu’il s’agisse de matériel ou de logiciel ? La question de la tablette graphique par exemple est assez primordiale. Est-ce qu’il est facile de trouver des tablettes graphiques fonctionnant sous Linux ?

Sur mon projet principal actuel, j’utilise principalement GIMP et Blender. Parfois j’utilise Inkscape, Scribus, Synfig, Kdenlive… Il y a aussi des logiciels que je n’ai pas encore eu la chance d’utiliser beaucoup mais que j’aimerais essayer davantage. L’avantage du logiciel libre est qu’il est très simple de les télécharger et les tester. Essayez divers logiciels, apprenez à les utiliser, et lorsque vous êtes à l’aise dans l’usage de certains logiciels et qu’ils correspondent à vos besoins, utilisez-les.

Pour les tablettes, j’utilise Wacom. C’est principalement, car c’est ce que j’ai toujours utilisé et que c’est le plus répandu. Parfois il y a des problèmes sous Linux mais rien de bloquant. Ces dernières années, il y a plusieurs autres sociétés qui sortent des modèles qui ont du succès et marchent sous Linux. Mais je ne les ai pas essayées donc je ne peux pas trop donner d’avis. Si ce que vous utilisez actuellement marche bien sous Linux, continuez à l’utiliser. Vous pouvez aussi envoyer des rapports de bugs aux développeurs. C’est la seule façon pour que la situation de la prise en charge du matériel s’améliore.

Les licences

As-tu eu des réticences à publier tes productions sous licence libre ? Quel est ton point de vue sur l’utilisation des clauses ND et NC des contrats Creative Commons ?

Pour aller à l’encontre de l’image « cool attitude » où je pourrais affirmer qu’il n’y a aucune hésitation, en réalité c’est quelque chose à laquelle j’ai beaucoup réfléchi et hésité, encore aujourd’hui. Déjà en voyant d’autres artistes qui mettent leurs œuvres sous licence libre, cela attire et on veut faire pareil. Alors sur le coup, j’ai fait ce choix. Mais plus d’une fois, on se pose la question de savoir si on arrivera à en vivre. Néanmoins, on se rend aussi compte que licence libre ou non, arriver à vivre de l’art graphique n’est pas donné à tout le monde. Ce n’est pas un chemin professionnel aisé. Le problème des licences libres est surtout que c’est un chemin encore moins connu donc avec un avenir encore plus incertain. C’est ça qui rend ce choix plus complexe.

Ce projet principal est donc surtout une expérimentation. Si j’arrive à le finir et à en vivre, alors je continuerai à créer d’autres œuvres libres. Mon prochain projet pourra être libre. Et ainsi de suite tant que j’arrive à vivre de l’art libre. En travaillant avec cette logique, on peut arriver à faire un choix plus léger et à mieux concevoir l’avenir.

La logique des Creative Commons est de proposer un système de personnalisation. Donc c’est normal qu’ils proposent des choix si on veut refuser les modifications (ND) ou les usages commerciaux (NC), etc. Personnellement je n’ai pas de jugement à faire sur les clauses ND et NC. Bien sûr, plus il y aura de personnes qui utilisent plutôt des licences libres, plus on pourra se partager les œuvres, dans une logique plus ouverte et de partage. C’est un monde dans lequel je préférerais vivre. Mais au final c’est à chacun de choisir ce en quoi il croit ou ce dont il pense avoir besoin. Cela reste un choix personnel et je ne peux pas forcer les gens à promouvoir le partage.

Moi aussi, mes œuvres n’ont pas toutes été sous des licences libres.

Les rapports avec la communauté du libre

Quel est ton ressenti sur la communauté du libre ? Te sens-tu soutenue par le public ?

Je ne suis pas si habituée aux activités de communauté internet, donc je ne participe pas tant que ça. C’est en général Jehan qui fait l’interface avec les gens et les messages. Il me passe en général les messages positifs. Il y en a eu pas mal et je ressens en effet bien un soutien du public ! Tous les messages de remerciements, de soutien dans les temps durs, les messages chaleureux et compliments et bien sûr le soutien financier par financement participatif, tout cela me donne le pouvoir de continuer. Néanmoins c’est aussi une source d’anxiété, car j’ai peur de décevoir les gens si la qualité du rendu final ne leur plaît pas, surtout avec le temps que cela a pris. Donc merci beaucoup à tous et à toutes !

Tu produis des illustrations pour des articles au sujet de GIMP, LILA et ZeMarmot. Quel est ton niveau d’implication dans la communication de ces projets ?

Sur le site web de GIMP, je dessine en effet une BD « Wilber and co. » pour rendre les articles plus vivants et joyeux. Je fais aussi parfois les petits détails graphiques lorsque nécessaire.

J’essaie aussi de participer aux communautés GIMP en coréen, mais elles sont très petites.

LILA est une association très petite et pour ZeMarmot, je fais du graphisme additionnel mais c’est surtout Jehan qui fait le gros de la communication.

De manière générale, j’ai du mal à communiquer, surtout que c’est souvent dans des langues non natives pour moi. Je suis aussi peu sur les réseaux sociaux et j’essaie en fait d’éviter de trop utiliser ces derniers.

As-tu d’autres actions en faveur du logiciel que celles sus-citées ?

J’aimerais en faire bien plus, mais je ne fais pas grand-chose d’autre. J’aimerais notamment pouvoir aider à la traduction de GIMP en coréen et à promouvoir davantage GIMP en Corée.

Ze Marmot

Pourrais-tu nous dire quelques mots sur le film d’animation Ze Marmot, où en est-il ? Quels logiciels sont utilisés ? As-tu dû te former sur d’autres logiciels pour le faire vivre ?

Je travaille en ce moment sur la prévisualisation de l’animation finale. Lorsque l’animation est finie, je fais un montage final. Cependant en faisant cela, je découvre des problèmes à corriger que je n’avais pas vus lors de l’étape d’animation mais doivent absolument être corrigés pour passer à l’étape suivante.

Il y a aussi des problèmes d’organisation dus aux changements de GIMP. J’ai fait des choix d’organisation simple mais très répétitive à cause de fonctionnalités absentes. Par exemple pour l’export de certaines images une par une, ou encore parce que GIMP ne permettait pas de sélectionner plusieurs calques à la fois, j’avais fait des choix organisationnels pour pallier ces manques. Entre-temps, beaucoup de développement a été fait, donc je réorganise maintenant mieux certaines logiques simples pour les rendre plus efficaces, ce qui me prend du temps. En outre, puisque la prévisualisation implique du montage, je travaille beaucoup avec GIMP et Blender donc l’organisation des fichiers du projet doit être irréprochable pour ne pas s’y perdre.

Idéalement Blender pourrait lire les XCF dans le VSE et permettre d’en utiliser les calques indépendamment. Cela éviterait énormément d’étapes. Pour l’instant, lorsque je change le moindre détail, si je ne fais pas attention, l’organisation des fichiers risque de devenir chaotique.

Je règle aussi en ce moment des problèmes non vus en pré-production, par exemple lorsque je me rends compte que certains fonds ne coïncident pas bien entre deux séquences. Je découvre de telles erreurs lors du montage et me demande souvent si je dois continuer à les corriger ou juste les laisser passer. Tous ces petits choix et travaux ralentissent énormément ma progression. En fait c’est le problème quand une seule personne fait tous les rôles. Le rôle de directeur a une vision d’ensemble du projet alors que l’animateur a une vision détaillée. En mélangeant ces rôles, on se mêle les pinceaux et on a du mal à avoir les deux visions en même temps.

Quand j’aurais fini la prévisualisation, il me restera l’in-between, la colorisation, les fonds et le rendu final.

Pour le dessin et la colorisation, j’utilise essentiellement GIMP et pour le montage Blender. De temps en temps, quand Blender VSE est un peu trop compliqué, j’utilise un peu Synfig aussi.

Pour finir

Quelle est ta distribution GNU/Linux préférée et pourquoi, quels sont tes logiciels libres préférés hormis GIMP ?

J’utilise Fedora et j’ai aussi utilisé Mint. Je n’essaie pas trop d’autres distributions. Mes logiciels préférés, hors GIMP, sont Inkscape, LibreOffice, Blender, Firefox, Synfig, etc.

Quels autres logiciels utilises-tu ?

En dehors des logiciels de graphisme, j’utilise Libre Office et Firefox le plus. J’ai utilisé aussi un peu Virtual Box et Sweet Home 3D. J’aime bien tester divers logiciels aussi.

Quelle question aurais-tu adoré qu’on te pose ? (évidemment tu peux y répondre).

Il n’y a pas vraiment de question supplémentaire à laquelle j’aurais voulu répondre.

Quelle question aurais-tu détesté qu’on te pose ? (en espérant que je ne te l’ai pas posée).

Là non plus, pas de question en particulier.

Merci beaucoup !


  1. N. D. M. : en français « crayon gras ». Dans Blender (EN), l’objet « grease pencil » est un outil qui permet de dessiner dans l’espace en 3D. On peut l’utiliser pour faire de l’animation 2D traditionnelle, de l’animation découpée, des graphiques de mouvement ou l’utiliser comme outil de storyboard, entre autres. 

Télécharger ce contenu au format EPUB

Commentaires : voir le flux Atom ouvrir dans le navigateur